Trop souvent traduit en occident (en particulier dans les arts martiaux) par « une chose et son contraire » (opposés), les notions d’Omote et celle d’Ura sont indissociables.

Omote la partie visible, Ura la partie cachée.
Loin de parler d’opposition, nous parlerons de complémentarité.

Omote désigne la face visible ou active d’un état, action, technique, sentiment… C’est ce qui est visible ou ce qui semble se passer.
Ura désigne la face cachée ou la raison du même état, action, technique, sentiment… C’est bien souvent le rapport intime, la raison explicative, le mystère réservé aux initiés.

Pour mes lecteurs assidus, il sera facile de faire une connexion entre la notion d’Oku et cette double notion. Le chemin et l’effort faits, l’objectif et le résultat espéré…

Cette lecture est avant tout liée à la particularité insulaire du Japon et à sa culture très guerrière. Les japonais ont l’habitude d’éviter les conflits, désastreux car jusqu’au-boutistes. La pression de la géographie (20% seulement du territoire habitable, volcans, typhons, tremblements de terre…) et de l’organisation sociale, ajoutée aux risques de conflits rend les japonais particulièrement prudents sur l’exposition / l’affirmation de leurs trésors internes, d’où une dichotomie entre leurs comportements sociaux et leurs raisons d’être.
Omote-Ura.

Nous ne pouvons parler des notions d’Omote-Ura dans la société japonaise sans parler des notions de Tatemae et Honne, exemple très clair :

« Tatemae » , littéralement « façade », le comportement, les habitudes et les opinions affichés en public. Le Tatemae, c’est ce qui est attendu par la société (groupe de personnes) selon  la position de chacun et les circonstances (ambiance / humeur générale). Cela peut ne pas convenir à la personnalité de chacun ; ce n’est pas un choix ou une option, mais une attente qu’on ne peut transgresser.

« Honne » littéralement « le vrai son », le vrai désir, les vrais sentiments et intentions. Cela peut être (mais pas obligatoirement) le contraire de ce que la société attend. C’est un désir souvent caché, seulement affiché avec des amis très proches ou sous l’excuse de l’alcool (excuse utile pour pouvoir communiquer…).

Dans la cellule familiale, l’homme a le rôle de Tatemae et la femme celui d’Honne : complémentarité du combat (travail, relation social…) et sa raison (famille…).

Nous pourrions continuer notre exposé en introduisant les notions asiatiques de Yin et de Yang, mais de nombreux écrits existent déjà, je vous invite à les lire.

Ainsi les notion d’Omote et Ura créent elles une vision dualiste ? Nous y reviendrons, mais ce n’est en tout cas pas une conception manichéenne de la réalité. Il y a dans cette double notion parfois une idée de contraire et d’opposition, mais surtout une relation d’interdépendance, de transformation, de mutation voire même d’engendrement.

Par exemple, le sabre japonais (comme toutes les épées dignes de ce nom) est conçu sur ce principe. Le tranchant (Omote), effilé qui va menacer, voire couper. Le noyau (Ura), corps du sabre, va lui donner sa force et encaisser les chocs. Deux techniques de forge différentes, deux raisons différentes… L’une et l’autre sont liées. Le tranchant d’un acier cassant a besoin du corps pour encaisser les chocs, le corps est peu efficace seul et ne dispose pas de l’autorité du tranchant.

Interdépendance.

Dans un registre toujours martial, l’aïkido est un art japonais fortement basé sur cette notion.
Premièrement, de façon didactique, chaque technique peut s’opérer face (Omote) à l’adversaire (en prenant un angle, en introduisant un déséquilibre…) ou en se glissant dans le dos de l’adversaire (Ura). L’idée est que si l’opposant ferme une possibilité, l’autre devient évidente.

Deuxièmement, on retrouve cette notion dans le rapport des techniques entre elles. Si au milieu de notre technique l’opposant se ferme et la bloque, il y en a toujours une autre, complémentaire, qui profite de cette nouvelle attitude (par exemple, pour les connaisseurs, Kote-gashi – Irimi-nage).

Transformation et mutation.

Pour rester sur les danses martiales, tout acteur de ces activités comprend que les mouvements effectués, souvent souples et entendus, ne sont que la résultante de mouvements invisibles et très offensifs. Omote ce que je vois, Ura ce que je perçois…
C’est ici que nous rejoignons le concept d’Oku.

Engendrement.

Un mot sur le dualisme. Omote-Ura, deux aspects d’un même état, acte, concept, objet, idée, sentiment… Deux, réellement ?
« Il n’y a pas de faits, juste des interprétations », Nietzsche.
Loin de vouloir donner dans le nihilisme européen, les japonais sont issus d’une culture polythéiste. Les dieux sont nombreux, tout comme les réalités, tout comme les raisons et les conséquences.
Il y a toujours plusieurs Ura, qui vont créer un Omote. Un Ura a la capacité d’engendrer plusieurs Omote.
On a une bonne vision de cela lorsqu’on perçoit le flow des transformations possibles et, si le coeur en dit, que l’on en choisit une.

Et les cordes dans tout cela ?
La philosophie de bar me pousse à écrire les évidences.
L’attacheur et son modèle.
L’image de l’emprisonnement et l’évasion de l’esprit.
La dureté de l’acte et la douceur des cordes.

Nous retrouverons, comme dans les arts martiaux, la complémentarité d’une technique à l’autre :
Les mains bloquées en face du sexe, les coudes près du corps.
Les mains dans le dos avec les coudes au-dessus de la tête.
Un exemple.

L’organisation spatiale du corps. Si la tension d’un muscle ou du corps interdit une forme, il existe toujours au moins un mouvement complémentaire qui permet de profiter de cette donnée.
Un autre exemple.

Nous pourrions parler du chemin des cordes sur le corps du partenaire, les endroits où elles se dirigent naturellement, ceux où elles se bloquent, d’autres où elle se perd, tout cela évoluant évidemment avec les belligérants et les situations.

J’aimerais simplement parler de ces moments, dont j’ai été parfois témoin, parfois acteur.

Deux personnes.
Chacune se prépare.
L’une sort et organise ses cordes, les dispose dans l’espace.
L’autre, peut-être, se déshabille ou simplement se détend, respire, se rend disponible pour la suite.
Une pause, un instant (Ma).
Quelque chose se passe, quelque chose que nous ne pouvons voir,  tellement évident.

L’approche, la prise de contact, le début de la fusion de deux êtres, deux réalités, deux sphères.
La première corde : importante. Un choix, une prise de décision qui ferme certains chemins, mais qui en ouvre une infinité d’autres. Les échanges corporels se mèlent au chaos émotionnel. La discussion est engagée.

Silencieuse mais assourdissante.

Nous allons vivre un moment rare.

Après le flow, celui des cordes, les mouvements du nawashi. L’esprit de l’un qui dérive, porté par les mots du corps. L’esprit de l’autre qui laisse les idées et les intentions apparaître et éclater comme des bulles.

L’instant.

Ils sont tellement loin dans ce monde chimérique.

Il y a après les jeux, les pauses, le désencordage, l’éclatement de la bulle, le retour à la réalité…

Tellement de moments ou d’états liés au moment.
L’acte s’efface devant sa portée, ce qu’il représente, ce qu’il implique, ce qu’il engendre…, et surtout ce que les mots (corrosifs et réducteurs) ne pourront jamais décrire.

Omote et Ura. Une lecture, un concept pour se construire.

Bien sûr, un texte ne nous permettra pas d’avoir une vision acérée de ces notions, seules la pratique, l’observation et l’humilité nous y mènent.

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