L’esprit – la technique – le corps.

Notions de base autour desquelles la plupart des arts japonais se construisent.

Loin de faire l’apologie de silhouettes stéréotypées, de performances, d’un travail graphique/fetish léché… loin de les renier aussi, ce texte tente d’expliquer en quoi l’art japonais des cordes, soutenu par la pensée japonaise, semble si différent du bondage occidental.

Shin, Gi et Tai correspondent à trois éléments unis dans la pratique mais distincts dans la conceptualisation. Leur ordre de présentation ne présume en rien de leur priorité ou importance : les isoler permet avant tout l’analyse de leurs interdépendances.
Shin
Le caractère Shin, qui peut également se lire kokoro, est une représentation stylisée du coeur (l’organe) dont il a également le sens. Mais l’image véhiculée est celle du centre d’un système qui irrigue jusqu’au plus petit des vaisseaux sanguins, jusqu’à la moindre cellule, puis qui recueille, traite en retour pour à nouveau alimenter de “sang neuf” le système tout entier. De façon générale, il s’agit donc de ce qui se trouve au centre. Au centre de l’émotion, du mouvement, de la motivation, de l’intention et c’est pourquoi il possède également ces différents sens ainsi que celui de force spirituelle. Shin représente donc la dimension spirituelle.
Gi
Le caractère Gi signifie “main capable d’un travail aussi minutieux qu’une petite branche”. Il s’agit de la technique, mais il faut la différencier du jutsu de jû-jutsu, par exemple. Dans le second cas, il s’agit de techniques codifiées et traditionnelles transmises de maître à disciple sans ajout ni modification. Gi, lui, n’est ni la méthode, ni la “recette”, mais la maîtrise de cette technique, par le travail, par la pratique. Il s’agit de l’habileté technique intériorisée. Ce même caractère peut également se lire “waza”, que l’on retrouve notamment dans tokui-waza, le “spécial”, ou plus exactement “la technique dont on a la connaissance la plus intime”.
Tai
Le caractère Tai (avant qu’il ne soit simplifié fin 1946) signifie “les os correctement organisés”. Tai est le corps (Tai-otoshi), la dimension physique, le moteur du mouvement. Il est le moyen par lequel s’exprime le shin au travers de gi. Sa capacité de réponse à l’intention et d’adaptation à la situation dépendant du niveau de pratique. La répétition précise des mouvements, aussi bien des techniques que des habiletés techniques fondamentales sur de longues années permet d’entretenir et cultiver ce que l’on appelle “la mémoire du corps” ou karada no oboe.

Article de Yves Cadot parut dans Judo magazine 184 en mars 2000.

Cette abstraction est un prisme analytique. Décomposition lumineuse, écharpe d’iris à trois couleurs majeures, outil d’évolution utilisé dans les arts corporels japonais.

La technique d’attache (celle qui spécifie où et comment on place les cordes) est facilement assimilable. Dans son étude, le pratiquant devra rester vigilant à ce qu’elle ne devienne pas un dogme, mais une base pour sa création et son évolution personnelles. Il est d’ailleurs facile de réduire le Kinbaku à des règles techniques, des niveaux, des exercices de vitesse, de puissance, des passages de grade… Tout comme il est facile de réduire les arts martiaux et les transformer en sport ou en en close combat.

Essayons de reprendre les concepts avancés par le judoka Yves Cadot et de les replacer dans notre pratique et recherche.

Shin, l’intention, la motivation.

Prémice de notre engagement, dépendant de notre histoire et culture, notre désir (Shin) alimentera le sens de notre pratique.
Clarifier notre propos, revenir à celui qui nous a fait commencer, à celui qui s’est transformé, à celui qui nous fait agir ici et maintenant. Le purifier, le simplifier, le débarrasser de toute pensée parasite… Garder l’esprit du débutant, pas celui benêt qui nie notre expérience, mais celui qui affûte notre vigilance.

C’est débuter une discussion constructive, honnête et sincère que notre auditoire (modèle pour l’attacheur, attacheur pour le modèle, public pour les performeurs…) appréciera.

Le fameux « Connais-toi toi-même » socratique (Gnothi seauton)

Gi, la technique, méthode ou manière

Comme le fait remarquer l’article, il s’agit de la manière et non pas des connaissances transmises. Celles-ci sont toujours accumulables et un art peut les utiliser, mais son essence se trouve dans la manière. L’oeil pour un photographe, les lignes pour un peintre, la posture pour un danseur… La manière, loin de l’accumulation ou de la précision didactique, le travail dans la persévérance du geste, de notre geste. La perfection de notre imperfection.
Le Gi est donc l’élément de réconciliation (unification) entre l’intention et le geste effectué, entre la théorie (nos connaissances) et l’instant. Souvent impossible à comprendre, à analyser, mais élément primordial de l’instant ou du moment que nous allons créer. Il est la manifestation de notre personne dans la pratique.

Tai, le corps et son organisation.

Le Kinbaku dans sa lecture la plus pragmatique a pour sujet le corps. Il est pourtant intéressant de remarquer à quel point il peut être nié dans l’étude. Pas dans sa gestion : les textes /vidéos que l’on trouve sur le net et les cours que l’on peut prendre ici et là expliquent de plus en plus les règles de sécurité liées à l’activité des cordes.
Mais cette profusion semble disparaître si l’on parle de l’organisation du corps, de son développement et le langage/image qu’il implique.
Equilibrer ses mouvements, harmoniser ses gestes, travailler son maintien, se placer et se replacer, prendre conscience de l’espace et s’y inscrire, lâcher et parfois reprendre le dessus, se laisser aller mais être présent et actif… Des sujets très intéressants à explorer.
Mais le corps est aussi cette toile nécessaire et suffisante pour que l’intention et la manière puissent s’exprimer. Notre oeuvre, aussi éphémère soit-elle, sera bien évidemment dépendante de notre état esprit, de nos motivations et de notre technique, tout comme la compréhension de notre corps, de sa biomécanique, de ses réactions, limites et infinités. La maîtrise du corps, basé sur le travail quotidien, deviendra l’aboutissement visible bien au-delà et hors du travail de corde.

De qui parle t-on ? Du modèle ou de l’attacheur ? Cela a t-il de l’importance ?

Inversement des rôles : la pratique et notre enthousiasme (avoir dieu en soi) ne nous connecte t-il pas à ce schéma ?

Shin-Gi-Tai, l’un des concepts japonais asiatiques les plus classiques.
Il fait partie de l’une des pierres fondamentales qui éloignent la pratique japonaise des cordes de l’occidentale.

Il traduit la purification (que nous pourrions vivre comme une transe ou une connexion naturelle…), idée très animiste chamaniste, de la pratique.
Éclaircir ses pensées, trouver son propre geste et sa signification, travailler sur sa posture. Loin des pièges de notre ego (Vitesse/endurance, sur representation, certitude de notre technique, volonté de la démontrer…), loin aussi de privilégier l’aspect magistral et la technique (par définition inadaptés…), loin encore de la robotisation et de la négation de l’être, c’est la singularisation de la pratique et l’acceptation que les possibles sont toujours plus grands et plus importants que tout savoir. C’est l’amélioration (simplification/acception/construction/forme positive d’égoïsme/…) de soi (Plus exactement de notre moi) qui permet de mieux appréhender l’autre, de se définir et d’évoluer dans le groupe….

Shin-gi-tai, outil commun dans l’étude des arts japonais, est utile pour découper/analyser notre individualité mais pas pour nous individualiser. Reconnaître notre spécificité est le premier pas pour accepter l’autre et son utilité, amorce d’une possible communion.

Shin-gi-tai un élément enrichissant de notre étude des cordes. Transformant notre approche de la discipline de “simple” technique érotique/relaxante/dominante/performance/… à notre inscription dans la Voie, celle qui n’a pas de fin et dont le seul vrai but est la pratique et ce qu’elle nous apporte quotidiennement.