« Bonjour monsieur, vous ne me connaissez pas… »

C’est ainsi que j’entamais mon mail à son attention sans me douter que de l’autre côté de l’écran, ce destinataire me comprendrait si rapidement par mes SENS exprimés.

S’ensuit quelques échanges. Une date est fixée, une adresse, un portable.

Il m’a demandé de ne pas lui envoyer de photos, de comptes rendus, d’impressions et de sensations. Je dois l’appeler sur son portable le jour J pour lui dire que je suis devant la porte.

Moi qui lui ai parlé de mon plaisir d’être la glaise du potier, le bloc du tailleur de pierre ou le violon d’un musicien j’ai quelques secondes de vexation mais au bout du compte j’apprécie. J’aspire à être une matière brute, il réagit au feeling et ne veut pas être pollué d’avance.

Le jour J, il pleut, je suis devant chez lui. Je compose son numéro, il me fait rire « Est-ce toi qui est en avance ou moi en retard ? » « Je suis à l’heure » « J’arrive dans une minute » Une minute qui devient angoissante. A quoi peut-il ressembler, que vont me dire la femme, la louve et l’enfant qui sommeillent en moi ?

C’est alors qu’un géant roux dynamique ouvre la porte. Je remarque de suite les geta qu’il porte aux pieds. La femme lui sourit, l’enfant lui trouve un « air de famille » la louve hume son odeur et elle ne se sent pas agressée.

Il a une carrure, une prestance, mais le regard est doux, fou et cela m’amuse. Son accent aussi me rassure. Et à peine rentrée dans son antre je constate qu’il a l’humilité, caractère que j’apprécie. Et puis les CD de Trust et Metallica dans le salon me rassure totalement. L’offre d’un café vient bénir ce rendez-vous.

Nous nous installons dans le salon pour parler, je réalise (avec plaisir) que nous sommes deux grands bavards et alors que nous nous préparons à aller en salle de travail, une dernière question : « que viens-tu chercher aujourd’hui ? ». Réponse du tac au tac : « l’odeur ».

Je me surprends encore d’avoir eu cette réponse. Si j’avais réfléchis, j’aurai parlé d’entraver le corps pour libérer l’esprit, voyage intérieur, me sentir belle. Mais non, c’est ce nez, ce sens olfactif qui a pris possession de ma bouche.

J’échange ma jupe en dentelle, mes rangers et ma veste pour une tenue décontractée et j’entre dans la salle. Il y a une résonnance sourde, quelques coussins, des cordes mais je ne fixe pas mon regard, j’essaye de me détendre car je ne connais pas cet homme, je ne connais pas cette pièce et je me connais trop bien.

Flash back deux ans et deux mois en arrière avec une Grande Dame. « En qui as-tu confiance louve ? » « En personne ! » « Si tu veux vivre les cordes, il te faudra commencer par faire confiance, totalement et aveuglément ». Pari tenu.

Mais si le Maître maitrise les cordes, il maitrise également la connaissance du corps et se rendra compte rapidement d’une certaine raideur au niveau du cou et des clavicules. A l’aide de quelques pouces bien placés il va me soulager, puis joindre mes mains devant ma poitrine.

J’ai besoin de « sentir » quelque chose, alors je ferme les yeux et j’ouvre en grand mes oreilles. Plic… plic… plic…oui, c’est vrai, il pleut dehors… mais je n’entends pas les voitures et ces gouttes parfois, se mettent à gicler comme un petit ruisseau. Fruit de mon imagination ou tuyauterie, je ne cherche pas et me fond dans ce son de qui parfois clapote, parfois coule.

Je sens rapidement les cordes lier mes poignets, glisser contre mes bras, passer autours de ma cage thoracique, se fixer sous un coude. Je sens les pluches voler, oui, je les sens, cette odeur qui commence à frissonner dans mon esprit. Je perçois d’autres cordes qui me serrent, m’enserrent et j’ai l’impression que mes mains me brulent, comme si une flamme était entrain de naître entre mes doigts. J’ai l’image d’une lampe en macramé et alors que je suis dans toutes les perceptions du nombre de cordes, je me sens partir en arrière, soutenue dans « la chute », en douceur et allongée sur le dos en biais.

J’ai gardé les yeux fermés et une nouvelle vision, je suis entrain de descendre dans la cave de mes parents. Cette cave sombre, mal éclairée et pourtant la lumière de mes mains me fait voir ce que je sens ! Mon père était plombier et des grandes mèches de chanvres pendaient dans la descente de cave. Alors qu’un bandeau est posé sur mes yeux, je me mets à sourire par ce souvenir d’enfance. « Tu as un beau sourire » me dit-il. Mon sourire s’élargit par ce pseudo crée en 2005 « Multi-sourires ».

Ma nouvelle cécité ne me donne pas envie de parler, plutôt de replonger en moi et je sens ma jambe gauche partir de côté. Elle est pliée, fixée à mon dos m’imposant une nouvelle cambrure et j’ai l’image d’une marionnette articulée.

J’ai du mal à percevoir et comprendre mes jambes. Où est la droite, où est la gauche ? Mais comment est mon bassin ? L’image du magicien qui découpe sa partenaire et faisant tourner vers le public les caissons me vient à l’esprit et cela me fait rire intérieurement. Je n’en reviens pas de cette tournure de buste.

Je revois les pantins à qui l’on tire sur un fil pour les faire danser mais je suis rapidement perturbée par une autre sensation. Une corde vient de passer sous mon pied. Cette corde, comme un gouvernail, vient imposer à mon pied de se mettre différemment, tout en douceur, en sensualité, en caresse mais en fermeté. Pire encore, cette corde sous le pied, elle impose et provoque des frissons dans tout le corps !

Comme un bateau qui se bat contre vagues et récifs, mon corps craque, se tend, s’adapte tandis que mon autre jambe vient se fixer sur ce corps pour faire une voile. Je tangue, je navigue, sensation de bascule. J’ai perdu le goutte à goutte, le bruit est différent, c’est son souffle, le Maître des cordes respire, aspire, pulse lui aussi. Oui, je me rappelle de ce genre de souffle, effort, concentration, un tempo qui va augmenter mes SENS mais peut être aussi perturber mes visions et me ramener à une certaine réalité. Quand il bloque sa respiration, si peut soit-il, je reviens en alerte car je sens le côté délicat, important, en tension et attention. J’aiguise mes perceptions.

Un jeu va s’instaurer où je vais tenter de suivre ce chant, comme un bateau qui suit les sirènes, il souffle, il respire, il halète, il respire de nouveau (tousse aussi, une fois) et il renforce la voile en créant un arceau entre mes pieds et ma poitrine. Je sens qu’il tire et je rebascule, je suis un sac, un berceau. Ce n’est plus un arceau mais une poignée. Sans même bouger du sol, je me sens trimballée, promenée, bercée. Pour un peu, je pourrais percevoir le vent dans mes cheveux.

Mais la sensation est de courte durée puisque les cordes glissent et se fracassent sur le sol, donnant des grands « clac » autours de moi. Alors qu’au départ j’appréhendais sur la notion de brulure ou de prendre un bout de corde sur le nez, là, je reste inerte, à glisser dans ses sons qui se mélangent à son souffle. J’imagine un cheval qui court dans un cirque, les clacs d’un fouet qui sont plus là pour le guider, un cheval dans un vent de liberté.

Mais le cheval comme le bateau vient à disparaitre tout comme le bruit. Il s’est placé derrière moi et me souffle sur l’oreille. Zut, repérée ! Il m’a prouvé qu’il maitrisait mon centre de gravité mais aussi le sien et je me laisse aller dans ses bras, nichée, reposée. Avec du recul, je suis même surprise de n’avoir pas grincé des dents, ma nuque étant un endroit très « intime » voir dangereux pour celui qui s’y en approche.

Mais d’un seul coup, une douleur. Pas besoin de rechercher un safeword dans mon esprit troublé « cheville droite », je crois l’avoir dit deux fois. Rapidement il me libère en me rassurant sur le fait qu’il s’y attendait mais quelque chose ne va pas dans ma tête. J’ai la sensation que c’est le côté gauche qui est tout saucissonné et c’est la cheville droite qui vient de sonner dans un grincement disgracieux, troublant la symphonie que j’ai en moi. Je lui en fais la remarque mais il me dit « c’est normal ». Bon, si c’est normal, zappe et revient à ce moment.

La douleur part très rapidement et jouant encore avec ma gravité, je me retrouve assise. Mes jambes sont libérées, nous échangeons quelques mots tandis que mes mains libres elles aussi se mettent à fourmiller. Rire, quelques mots, on souffle.

“Attend laisse moi faire pour tes doigts” me voyant secouer ceux-ci comme des pruniers. Je m’étire un peu tandis qu’il enroule les cordes et me propose de mettre les mains en arrière. Ca je connais, j’aime ! Cette tension, ce combat entre mes poumons et la corde, la recherche d’équilibre constant. Le buste étant immobilisé, il me demande de placer mes jambes en tailleur.

Je dois faire une belle grimace pour qu’il me dise “ça va pas ?” “Y a un truc dans mon mollet gauche”… le truc c’est ce point que j’ai senti dans le train tandis que le chauffage me soufflait sur les jambes. Ce truc, c’est parfois la fatigue qui me fait perdre le rythme d’une marche au point de me casser la figure. Ce truc c’est une crampe, mais une crampe vicieuse et je sais déjà que je vais galérer pour la faire disparaître. Je tente de l’évacuer par sophrologie.

Le maître des cordes est plus doué avec ses mains et même si la douleur se fait plus forte, je sens peu à peu le noeud de douleur s’atténuer. Soudain je suis submergé par une odeur. Mon cerveau sautille dans tous les sens ! “Je connais, je connais, attend, je cherche !” Il me faudra bien 5 bonnes minutes avant de bredouiller “camphre” du bout des lèvres. Pas à dire, si mon être s’est apaisé dans les cordes, mon esprit aussi.

L’huile appliquée sur mes mollets me fait du bien, mais dans le doute, voulant à tout prix me débarrasser de cette fine douleur une bonne fois pour toute, je me cambre d’un coup sec, étirant ma cage thoracique, tendant mon ventre et faisant hurler mes doigts de pieds pour me raidir d’un seul coup. A priori, ma méthode ne plait pas puisque le Maître des cordes exerce sur mon épaule un point pour stopper mon envol et pose son autre main sur mon ventre. Dans un murmure j’entends “non, laisse ton ventre respirer, lâche toi, détends toi” et c’est le gouffre. Je m’écroule totalement dans ses bras, je n’entends plus et je cherche à respirer.

Respirer, respirer, oui, mais il y a ce nuage et puis cet autre odeur ressemblant à de l’encens mais aussi à de l’herbe mouillée, de la terre. Et ma tête se met à tourner, cherchant un passage pour respirer. Et puis il y a ce tissu qui vole devant moi. Un tissu, un voile ? Il y a quelque chose qui me bloque car c’est une nouvelle odeur, forte mais pas animale, mais la sensation qu’il est dans la terre mais aussi dans l’eau.

Sensation de basculer totalement, je suis sur le ventre. Je sens ma poitrine qui continue de m’asphyxier, mais je m’en fous, il me faut retrouver cette odeur que je cherche, que j’aime.

Je vois une feuille d’automne voler au vent, suis-je cette feuille ? Elle a ces couleurs d’avant hiver, ce jaune, ce rouge, mais elle se tord dans tous les sens et devient opaque, translucide. Je ne suis plus cette feuille, c’est une carte ! Une carte qui vole devant mes yeux, je suis en plein royaume d’Alice et pourtant il n y a pas de reine de pique ni de lapin en retard, non, il n y a que cette carte qui virevolte et qui d’un coup se plante en plein dans mon coeur.

Ouch ! Ça fait mal ! Ah non ? Tiens, ça ne fait plus mal. Je peux dormir maintenant. Et je me sens plonger, partir dans un soupir, le sourire aux lèvres.

Mais c’était sans compter sur la crampe vicieuse, qui profitant de cette plénitude me rappelle son bon souvenir et m’arrache un cri. « Put*** !!! » Là… elle s’est bien installée la garce et malgré tous mes exercices respiratoires pour la faire partir pendant que les cordes sont retirées, je n’arrive à rien et j’enrage !

Je suis exténuée, en sueur. Lui et moi avons déjà compris que nous n’irions pas plus loin.

« Un thé ? »

« Avec plaisir oui ».

Je n’irai pas jusqu’à remercier cette maudite crampe de sa présence, mais elle nous a permis déjà de verbaliser cette séance, d’apprendre que le tissu n’était pas un tissu mais une corde à l’odeur très forte. Que la pointe de la carte plantée dans mon coeur était le coin d’un coussin et qu’il m’a soulevé pour le déplacer.

J’ai pris note aussi que je fais de la rétention d’eau (bon je le savais un peu) mais qu’il serait judicieux de limiter mes doses de café ou de thé noir pour du thé blanc ou vert (arfff !!)

Je lui parle de mes images, de mes sensations, nous en rions « je n’utilise jamais la tronçonneuse la première fois » « un sac ? Un sac à main ? » « La respiration c’est comme le coeur, ça fait tam tam, je cherchais un tempo, une musique » « oui j’ai bien vu que tu m’écoutais, c’est pour cela que je me suis mis derrière toi »

Puis peu à peu, c’est un doux tremplin pour parler de nous, nos vies, nos comment, nos pourquoi, nos parcours par bribes, dans le mélange des mots, des sourires. Je lui parle de mes blogs, de mon Ange, de ma meute, il me parle de ses voyages, des sourires rencontrés, de son coeur, des formations reçues. Images, odeurs, sensations, relations… en goutte à goutte, sans jeu de séduction, tout simplement le plaisir pur d’un moment partagé découlant sur une relation qui tout doucement se défait, replaçant le Maître et le modèle par deux êtres qui furent unis et qui redeviennent uniques.

Mais le temps passe trop vite, l’heure pour moi de devoir rentrer. Il le faut, si je dois revenir ! Et puis il le faut aussi car trois personnes attendent mon coup de fil.

Je n’ai pas la force d’appeler, à l’exception de mon Ange. Pour les autres, ce sera un texto « moment magique, je suis sur mon nuage, ne veux pas redescendre tout de suite ».