Voici le texte apparu sur les réseaux sociaux à propos des problèmes médicaux dans le bondage.

Il a été écrit par un chirurgien de la main et des nerfs périphériques. Ce chirurgien est aussi un attacheur, et une personne qui se met en scène. Il m’a autorisé à le reproduire ici, nous pouvons tous le remercier. Il sera présent au LFJARB de Esinem fin septembre à Londre.

Il a produit un témoignage issu de sa double expérience/expertise. Avant de retranscrire cet écrit, j’aimerais  rappeler à chacun que le corps et ses réactions ne peuvent faire l’objet d’aucune certitude.

La sécurité passe avant tout par la confiance et la bonne communication entre les protagonistes ; par la capacité de l’attacheur à agir à tout moment, à gérer les imperfections du travail qu’il fait et à anticiper autant que faire se peut tout événement ; par celle de l’attaché à garder sa conscience corporelle, se réajuster dans la position (aider l’attacheur à exécuter un mouvements parfois) et surveiller tout point qui lui semble délicat. L’adaptation et la communication (verbale ou non) avec votre partenaire est primordiale. Elle est souvent la première des sécurités.

Il est aussi important de se souvenir que les risques principaux ne sont pas uniquement médicaux. Une corde de soutien qui lâche, une personne malveillante… Notre activité comporte les risques proportionnels à l’intensité des émotions qu’elle nous procure, et qu’on vient y chercher.

Pratiquer consiste aussi à les accepter ; étudier et partager nos observations et analyses, c’est tenter de les minimiser.

Le texte :

Avant de parler des nerfs, d’abord quelques mots sur les attaques de panique et les syncopes.

-Attaque de panique. Ne pas essayer de raisonner la personne, ça ne sert à rien. Avoir quand même des mots rassurants et détacher le plus vite possible ; vite ne signifie pas précipitamment, le tout est de ne pas paniquer soi-même. Le self control est je crois une qualité indispensable pour toutes les pratiques ou métiers à risque. On ne fait jamais rien de bon dans la panique, c’est là qu’on fait des bêtises. Je crois personnellement qu’il faut éviter de couper les cordes, pas pour préserver ses cordes, mais parce qu’on se retrouve dans un imbroglio difficile à gérer et un risque de chute, surtout si on est seul (tenir la personne qui s’agite et couper les cordes en même temps). Normalement, si les nœuds sont bien faits, il faut peu de temps pour décrocher trois points de suspension. S’il y a des jonctions entre les lignes de suspension (« Death triangle ») ça peut prendre plus de temps. Une fois au sol, détacher d’abord les mains, psychologiquement pour l’attaché, ça change beaucoup, lui donne une impression de liberté et peut déjà calmer l’angoisse.
(NdlR : l’utilisation de mousquetons les uns à la suite des autres est un truc simple pour détacher en urgence. Cela permet de ne pas défaire la corde, si besoin est de connaître l’ordre de monter, ce qui permet de déconstruire la figure à une main comme on l’a construite et de contrôler la vitesse)

-Syncope. Rien de grave, aucune urgence malgré le côté spectaculaire de la perte de conscience. Détacher rapidement, sans panique, puis mettre au sol les pieds en l’air et la tête sur le côté, attendre un peu pour donner de l’eau fraîche (voir plus bas).
(NdlR : J’ai vu ce cas une fois à la FIP, ne pas non plus oublier de laisser de l’espace et de l’air à l’attaché pour un retour en douceur)

-Vomissements : mettre en position latérale pour éviter que la personne ne respire son vomi, cela est extrêmement dangereux.

Certain points délicats de notre corps :

– Le plexus brachial :
Au niveau du creux axillaire (NdlR : aisselle), il y a le plexus brachial. Il ne faut SURTOUT PAS SUSPENDRE (encore moins violemment) une personne de tout son poids par un seul bras, risque d’avulsion de plexus, lésion extrêmement grave et irréparable…

Le plexus brachial (qui comprend à ce niveau les nerfs radial, ulnaire et médian) est vulnérable à la compression dans les box tie (TK, gote-shibari, Takate-kote, ou simplement position où les bras se rejoignent dans le dos et représentent un carré) à cause du kannuki (sécurité qui passe sous les bras et permet à la corde de ne pas glisser) supérieur. Surtout éviter une jonction de cordes à ce niveau (dans le creux axillaire, aux alentours du kannuki). Un bon gros nœud bloqué là par le kannuki, avec le bras comprimé contre le thorax par les wraps (que les puristes excusent les anglicismes) supérieurs et inférieurs peut comprimer le plexus.

NdlR : Il existe plusieurs versions de cette figure sans kannuki, un couple de pratiquants particulièrement expérimenté pourrait s’en passer dans les formes les plus simples (Bonne tension de la corde, transition souple, bonne capacité de l’attaché à se replacer et contrôler les cordes…)

– Le nerf ulnaire :
A part au niveau plexus, le seul endroit où il est vulnérable c’est au niveau du coude, en arrière et en dedans (la gouttière épitrochléo olécranienne). Tout le monde s’est déjà cogné le coude contre une chaise, c’est là qu’il se trouve. A ma connaissance aucun risque en bondage. Il n’est pas possible de déplacer ou luxer le nerf ulnaire hors de sa gouttière comme je l’ai déjà lu sur des forums de bondage (parfois, rarement, il est luxé de lui-même, mais ce n’est pas dû au bondage, c’est un autre problème qui est secondaire à un problème articulaire de coude). Le nerf ulnaire, en territoire sensitif occupe le petit doigt (5ème) et la moitié du 4, face dorsale (dos de la main) et palmaire (paume de la main et pulpe des doigts).

– Le nerf médian :
A part au niveau plexus, bien protégé sur tout son parcours, aucun risque. Le nerf médian a comme territoire sensitif la face palmaire des trois premiers doigts de la main. Pour comprimer le médian en bondage, il faudrait avoir déjà bien entamé tout le bras.

-Le nerf radial, le plus difficile :

L’anatomie est très claire sur le site du lien ci-dessous, avec des coupes qui montrent son parcours qui est difficile à décrire en trois dimensions sans images.
http://www.mainetsport.com/anat-nerf-radial1.html

Le nerf radial vient du plexus brachial. Il descend le long du bras, dans un parcours en spirale contre l’humérus en le contournant par derrière vers le dehors. Il est d’abord dans sa partie supérieure (juste après le creux axillaire) au niveau de la face interne (tiers proximal) puis situé entre l’humérus et le muscle triceps, à l’arrière du bras (tiers moyen), puis entre l’humérus et le brachioradialis (appelé aussi long supinateur) dans sa portion la plus distale (vers le coude). C’est à ce niveau, à la face latérale et distale du bras qu’il est le plus vulnérable. Tout ceci est visible sur les images du lien ci-dessus.
Les anglais disent « mind the gap », le gap en question n’est pas du tout situé où beaucoup le croient dans le creux sous le deltoïde, où il n’y a aucun danger, mais se trouve plus bas dans le tiers distal du bras. L’anatomie est la même chez tout le monde mais le niveau auquel sort le nerf en latéral est variable, entre 10 et 15 cm au-dessus de l’épicondyle latéral qui est la protubérance osseuse que l’on palpe du côté externe du coude. Zone donc à éviter.
On ne peut palper le nerf lui-même, mais on peut sentir où il passe. En appuyant profondément avec deux doigts sur le trajet du nerf, on sent une sensation très désagréable à certains endroits, c’est là qu’il est. Il est intéressant de relire le trajet avec les images sous les yeux et d’essayer de le sentir chez vous. Attention, une fois palpé, pensez à la position, tout change quand vous mettez les bras en « box-tie », c’est-à-dire en pronation et rotation interne de l’épaule.
C’est aussi ce que l’attaché doit savoir, car c’est quand il sent ce genre de douleurs qu’il doit prévenir son partenaire. Ceci devrait idéalement être fait à deux avant d’attacher, afin de connaître le trajet du nerf de la personne qu’on va attacher, et que l’attaché apprenne à reconnaître le type de douleurs qui doit être inquiétante.

Grosso modo, les wraps supérieurs au niveau du deltoide, les wraps inférieurs au niveau de la mi- hauteur du bras, le tiers inférieur (distal) du bras, danger.

Que se passe-t-il en cas d’accident ?
Une lésion d’un nerf par compression externe dépend de deux critères : la force et la durée.

Une transition brusque, une corde qui glisse (d’où l’importance de serrer assez ses cordes) et vient brutalement au contact du nerf va le « cisailler » et peut donner une lésion sévère (rupture des fibres nerveuses à l’intérieur du nerf appelée axonotmèse). Ça arrive avec les nerfs sensitifs du pouce en jouant au bowling….

A propos de la tension des cordes, on entend souvent qu’il faut un certain ratio entre la tension des wraps supérieurs et inférieurs…. Tout ceci me semble futile en suspension, le poids se répartira sur les deux quelle que soit la tension initiale, principalement en fonction de la position et de la façon dont sera nouée la ligne de suspension du thorax.
A l’inverse de la compression courte mais brutale, une compression modérée mais qui dure longtemps peut aussi abîmer le nerf (neurapraxie). Ceci arrive aussi avec les nerfs sensitifs des doigts lorsqu’on porte des sachets plastiques trop lourds en rentrant du supermarché !

Donc en bref éviter les cordes mal placées longtemps, et éviter les cordes qui glissent brutalement. Plus il y aura de tours et plus la pression sera bien répartie entre tous les tours, moins la force sera importante (adapter le nombre de tours au poids du modèle, certaines images que l’on voit avec des japonaises de 1m50 et 40 kg ne sont pas reproductibles avec une de 80 kg, sans jugement de valeur ni esthétique)
Le nerf radial a un territoire sensitif : la face dorsale des trois premiers doigts et du dos de la main (moitié côté pouce, l’autre moitié du dos de la main étant donc pour le nerf ulnaire).
Picotements dans cette zone : méfiance, penser à détacher (pas besoin de se précipiter). Picotements dans toute la main, peut-être garrot veineux (voir plus bas), ne veut pas dire grand-chose, mais si on veut être très prudent, on détache au premier signe de fatigue.

Le nerf radial innerve aussi des muscles : ceux qui servent à l’extension du poignet, du pouce et des doigts (TOUS les doigts, pas seulement les trois premiers). Si l’on attend la paralysie avant de détacher, ça sera trop tard, il peut y avoir lésion du radial en cours sans picotements dans son territoire cutané mais certaine douleurs (proches donc de celles qu’on ressent en « palpant » le nerf) peuvent, doivent alerter.

Le récupération en cas de paralysie est quasi toujours complète, peut prendre quelques jours à plusieurs mois, et être invalidante. On opère après 3 mois (ou 6 mois selon les écoles) sans récupération, ce qui est rarissime, le pronostic est donc heureusement finalement très bon (sauf cas de cisaillement cité plus haut). En attendant, on met une attelle de poignet pour éviter qu’il ne tombe et limiter le handicap. Mais c’est quand même assez invalidant.

D’autres lésions du nerf radial à ce niveau comparables à celles qu’on voit dans le bondage s’appellent la « paralysie du samedi soir », on s’endort alcoolisé dans une mauvaise position, sur un accoudoir par exemple, et on se réveille avec le poignet qui tombe : une compression très modérée (neurapraxie) mais qui dure des heures, et comme on est bourré, on ne se réveille pas malgré la douleur.
Une atrophie musculaire (amyotrophie), peut se voir quelques semaines après la compression, ce n’est pas un signe immédiat bien sûr (il faut le temps que les muscles paralysés fondent).

En cas de problème, pas grand-chose à faire. Du froid, peut-être et un anti inflammatoire (style ibufrofen si vous n’avez pas de contre-indication) mais pas sûr que ça change quelque chose. Ne pas aller aux urgences générales ni voir le médecin traitant, la plupart ne connaissent pas ce genre de choses qui sont très rares. Allez voir un spécialiste.
Je vous dirais qu’il n’y a pas de façon 100% safe de faire un box tie ou TK pour le nerf radial. Nous concernant, certains de nos shows sont très dynamiques, avec des mouvements brusques et parfois violents et nous avons fait le choix de harnais de corps sans les bras notamment pour cette raison. Les bras peuvent être attachés indépendamment.

Le nerf radial est aussi vulnérable au poignet, juste au-dessus du poignet pour être précis (du côté du pouce, pas du côté du petit doigt), là où on porte une montre ou un bracelet. J’ai déjà vu des gens avec une compression du radial juste à cause d’une montre trop serrée.
D’où l’importance de bien positionner les mains, bien bloquer le one column tie pour qu’il ne se resserre pas, et laisser suffisamment d’espace. Cet espace permet aussi à l’attaché de faire des petits mouvements qui lui permettent de changer un peu les appuis.
Une compression à ce niveau récupère toujours, n’est que sensitive (ne donne pas de paralysie).

– Le nerf fémoro-cutané :
(appelé aussi nerf cutané latéral de la cuisse).
Nerf purement sensitif (face antero-externe de la cuisse). Il passe en moyenne à 1,5 cm en dedans de l’épine iliaque antérosupérieure. Cette épine est le relief osseux que l’on palpe en haut à la partie la plus externe du pli inguinal.Elle est notée EIAS sur cette image. (http://cyrilbesson.free.fr/samu74/lib/NewItem27.png) Cette zone est à éviter avec les harnais de hanche, surtout en position ventrale.

– le nerf fibulaire (péronier)
Le dernier nerf (étudié ici) est à risque autour du col de la fibula (péronée), la saillie osseuse juste en dessous de genou à sa face externe. Attention aux Futumomo : éviter cette zone dans les derniers tours de corde. En cas d’atteinte, zone d’anesthésie du dos du pied et chute de la cheville (un peu l’équivalent du radial au pied). Personne n’en parle jamais, mais j’ai déjà lu sur un forum anglophone un cas, et c’est assez fréquent lorsqu’on installe mal les gens durant les anesthésies générales.

Pour en finir avec les nerfs, toutes les compressions sensitives récupèrent en quelques jours à quelques semaines. Les compressions du radial donc, presque toujours mais c’est handicapant en attendant, et très handicapant quand ça ne récupère pas (la chirurgie est assez lourde et ne donne pas une fonction parfaite).

Le garrot. Pas de risque d’ischémie ou de décharge de toxiques qui peuvent être dangereux comme j’ai pu le lire. En fonction de la pression, le garrot sera soit veineux (pression plus forte que la pression veineuse mais moins forte que la pression artérielle), c’est très beau un pied qui devient rouge puis un peu bleu, mais à éviter en cas de varices. Un garrot veineux donne aussi des sensations de fourmillements ou de perte de sensation. Un garrot peut aussi être artériel si la pression est plus forte. Un garrot qui interrompt le sang artériel me semble difficile à faire avec des cordes, sauf vraiment si la pression est démesuré. On fait des garrots artériels pour les opérations en chirurgie de la main (pour opérer proprement, sans sang avec des durées allant jusqu’à deux heures sans nécessité d’hospitalisation et un taux de complications négligeable).

Voilà, désolé si c’est un peu aride, j’ai essayé d’être le plus clair possible, mais il y a des choses qu’il faut savoir et je crois que si on attache, ça vaut la peine de se concentrer là-dessus.

Bonne continuation à tous. N’oublions pas avec tout ça de vous faire plaisir en faisant plaisir à votre partenaire.

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