Posons deux définitions :

Appelons « antiquité » le stade où le langage veut et croit avoir prise sur les choses en les nommant. Appelons « modernité » le lieu où le langage s’interroge sur ses mots.

Le langage antique est prière et incantation ; le langage moderne est discours sur le discours. Disons qu’est antique le souci de tresser un lien absolu entre le verbe et la réalité ; moderne l’obligation que l’on fait aux mots de se retourner sur eux-mêmes. Antique encore la conviction que le langage n’est pas arbitraire, et moderne le constat que cet arbitraire se loge jusque dans la structuration du monde.

Antique sera la volonté par l’outil de saisir ce monde ; moderne sera le réparateur qui, lui, ne prend soin que des outils. La route qui va d’une ville à l’autre sera antique ; la route qui mène au chantier où l’on construit des pièces pour les machines qui tracent des routes est moderne. Le journaliste qui porte des faits dont il est le témoin est antique ; celui qui interviewe des confrères pour parler du journalisme et des journalistes est éminemment moderne. In « AIKIDO Fragments de dialogue à deux inconnues » par Franck NOEL.

Le langage Kinbaku nomme des techniques de contraintes érotiques. Il croit à une réalité simple : prise de pouvoir ; contrainte physique ; abus de la position dominante. Cette réalité ne se laissera nuancer que par sa con-sensualité et par les « Safewords« .
Il est antique.
Ce même langage Kinbaku a conscience de ne jouer qu’avec des simulacres d’emprisonnement. Il sait qu’il joue avec un processus convenu et recherché. Chacun des protagonistes provoque l’autre pour mieux se connaître, découvrir des nouvelles sensations et s’interroger dans une mise en situation lointaine à nos réalités. La situation n’est pas réelle, le simulacre l’est.
Il est moderne.
La technique de Kinbaku, oriente sa recherche vers le geste simple et naturel, celui qui au-delà, ou plutôt en-deçà de tout arbitraire culturel est l’expression pure d’un désir.
Elle est antique.
Par son langage technique, le Kinbaku est un lieu où l’on communique en s’interrogeant sur la possibilité de communiquer et d’exister, en d’autres termes d’être dans une situation extrême.
Il est moderne.

Récapitulons :
Le statut de ce que le Kinbaku accorde à son propos, simulacre d’une situation de restriction où les abus seraient possibles, le préserve de la naïveté antique.
Son rattachement incontournable à l’érotisme de la personne attachée et la pureté des états mentaux engendrés le gardent du vide et du vertige de la modernité.

Alors le Kinbaku, Moderne ou Antique ?
Les pratiquants comme les enseignants pourront facilement doser, consciemment ou pas, leur cocktail Antique-Moderne. Jouer avec la subtilité de ce que pourrait représenter l’acte et vivre pleinement ce viol de libre arbitre physique ou vol de liberté. Transgresser notre héritage culturel, par une réalité simple ou par le jeu de miroir des représentions de nos actes.

Le sensei, celui qui donne la direction d’un groupe de travail, devra fournir des éléments de réponse. Délibérément ou pas, consciemment ou pas, ces éléments fonderont sa stratégie d’enseignement. Celle qui inspirera. Le performeur aura les mêmes responsabilités et renseignera sur la réalité de notre art.

Prendre le parti de l’antique dans son extrême, c’est marquer la position dominante de l’un sur l’autre. Bien souvent une dominance physique pure du masculin sur le féminin. Dans ce sens, la force physique, la volonté inflexible, le raisonnement purement technique seront les moteurs de l’action. Par cela, il divisera le monde en deux catégories, la corde devenant le symbole d’un pouvoir hypothétique des uns par rapport aux autres. Il restera néanmoins dans le domaine de la représentation, car chacun est volontaire pour prendre un rôle.

Prendre le parti du moderne semble extrêmement légitime : la réalité de notre art est la représentation, jouer avec les simulacres : esthétique, intimiste, allusif, dramatique, comique même… Le choix est vaste et extrêmement riche. Mais le risque est grand d’oublier l’autre et soi-même. Prendre les chemins de traverse entre la réalité de l’acte et sa représentation, nous enrichira, soit, mais risquera de nous perdre. Loin de la primarité de l’acte, nous disserterons sur les possibles, ses effets induits et jouerons sur les projections fantasmagoriques. Tout ce qui touche de près ou de loin au Kinbaku risquerait de passer de « moyen » à celui de « chemin de fuite ».

Où se situer ?
Sur le chemin du milieu, nous conseilleraient les Taoistes.
Celui qui assume autant les aspects positifs, que les aspects négatifs de ces deux terrains.
Cette croisée des chemins, ce « no man’s land » linguistique est bien un terrain fertile à la recherche et à l’évolution de nos pratiques.

Article transposé et adapté à notre pratique de l’article « antiquité et modernité » de Franck NOEL in « AIKIDO Fragments de dialogue à deux inconnues »

Credit Photo : Amaury Grisel 2013. Modèle : Niyouli. Corde : Yoroï

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