Agnès Giard est une écrivaine et journaliste française, spécialisée dans les questions de sexualité, en particulier au Japon.

Ci-dessous, un entretien qu’elle a eu avec Mathilde Hamet, pour Ragemag, dans le cadre de l’article sur le squat qui proposait des cours de dessin d’après modèle vivant attaché. ( Evénement organisé par Amaury Grisel)

Les cordes révèlent-elles quelque chose de notre personnalité ?

On ne se fait pas attacher pour faire joli. Les cordes engagent une forme de combat intérieur dont le visage de l’attaché(e) reflète souvent les péripéties. C’est un combat qui mène au renoncement, au sacrifice non seulement de son autonomie physique mais mentale. Il faut être capable de s’en remettre entièrement à l’autre. Cela demande un lâcher-prise qui ressembler à celui de l’agonie. Lorsqu’on se fait attacher, il peut y avoir des moments de panique ou de claustrophobie, des moments durant lesquels on se dit qu’on va mourir ou devenir fou… Mais si l’autre a de l’autorité, les bons gestes, les mots qu’il faut, vous parvenez à surmonter la peur et vous entrez dans une sorte d’état second provoqué par l’adrénaline. (…) Ils ou elles se lovent dans les cordes et reviennent en enfance. il y en a qui engagent un duel avec la personne qui les attache. Il y en a qui, au contraire, s’abandonnent totalement, se pâment et s’envolent avec l’impression de se détacher d’eux/elles-mêmes. Le fait d’être serré parfois très étroitement par les cordes, les bras dans le dos, les jambes saucissonnées est très libérateur. C’est le paradoxe des pratiques d’incarcération, d’isolation en caisson, de compression.

Comment expliquer qu’en délimitant l’espace d’une femme-d’un homme, celui-ci ou celle-ci accède à une plus grande liberté ?

Asagi Ageha, performeuse très connue au Japon dans le milieu du shibari révèle que les séances de corde lui procurent les mêmes sensations qu’un double-looping de montagne russe : l’impression d’être en apesanteur. « Il y a un paradoxe avec la corde, explique-t-elle : plus on est serrée, plus on a l’impression de s’envoler, libre. Probablement parce que ça rappelle quand la maman vous serrait très fort dans ses bras ou quand vous étiez à l’étroit dans la matrice. J’aime ne plus être qu’un objet sans défense, dont on peut faire ce que l’on veut. Quelqu’un s’occupe de moi et me couve, me berce, m’enveloppe. C’est si agréable. » Ageha semble brusquement lâcher prise. Plus de responsabilités. Juste se laisser enrober, enlacer, par un réseau de sensations tactiles qui forcent l’être à abandonner tout ego. Elle est dans le non-agir. Elle n’est plus que du plaisir, sa peau devient sa seule conscience… Il y a une forme d’abandon ou de ravissement dans cette pratique érotique.

Tout au long de l’attachement, notre guide a insisté pour que nous regardions le visage et en particulier les yeux de la personne attachée. La beauté du bondage se situe là précisément ?

La beauté est dans l’émotion que dégage la scène, dans le trouble manifesté par les acteurs. Il ne s’agit pas de « faire de l’art », mais de « faire de l’émotion », et qu’il est parfois nécessaire de détruire la beauté, d’humilier quelqu’un, de le mettre cul par-dessus tête, de l’enlaidir. Parce que la beauté est un masque et qu’il faut faire tomber le masque, afin que surgissent des choses plus profondes de l’ordre de la colère, de la peur ou de la honte. Au Japon, en tout cas, c’est le but. Le shibari doit servir de révélateur. C’est une action violente pour forcer la personne attachée dans ses retranchements les plus intimes. C’est quand elle « tombe le masque » qu’une femme se montre à nu, surtout dans ce pays qui accorde aux yeux la même valeur qu’au sexe chez nous. Les yeux font l’amour. Une personne aux yeux renversés, qui bascule dans ses émotions, c’est quelque chose de très troublant, parfois même bouleversant, à voir. Le shibari montre cela à voir : l’ouverture de l’âme.
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