Le corps. Première interaction avec autrui, forcée, à laquelle je ne peux me soustraire. Qui conditionne, au moins en partie, la perception que l’on a de moi. Qui conditionne, au moins en partie, la manière dont on agit avec moi.
J’en ai pris conscience brutalement, quand sur cette base d’autres m’ont définie à 1000 lieues de ce que j’étais alors. Quand on m’a imposé une vision de moi que je n’étais pas prête à voir. J’ai trouvé cela d’une violence inouïe, et je trouve toujours le regard extérieur facilement blessant, agressif. Je perçois toujours de manière aigüe les instincts de prédation, d’agression chez autrui. A fortiori si ce regard est sexualisant.

A partir de là, il y a eu mon corps et moi. Mon car il est indissociable de moi. Mon car il y a une distance de lui à moi, je ne l’ai pas choisi et je dois composer avec. Mon car s’il est mien, si on me l’a donné, je peux en faire ce que je veux. Il ne tient qu’à moi de changer la perception des autres en sculptant cet objet à ma guise si ce n’est à mon image.

Mon corps est devenu mon armure, ma carapace, un moyen de contrôle sur autrui. Mon corps est devenu ma sculpture, l’objet de mon contrôle. Il doit correspondre au cahier des charges que répète inlassablement une voix off qui m’accompagne à tout moment. Une incessante litanie que d’autres ont comparé à un corset invisible. Mon corps est devenu ma carapace mais celle-ci m’étouffe parfois. Contrôler l’image que je renvoie exige de garder une conscience aigüe du regard extérieur, en fait une part intégrante de ma litanie intérieure, et un sujet de conjectures sans fin.

Du jour où j’ai entendu parler de shibari, j’ai ressenti un attrait instinctif pour cette pratique. J’y aimais le corps contraint, miroir de la sculpture permanente de mon corps. J’y aimais ces cordes qui masquaient presque le corps en le contorsionnant, miroir du contrôle, l’image renvoyée. Et au détour de mes pérégrinations virtuelles j’ai trouvé tes textes faisant écho à ce qui m’attirait dans le shibari. J’ai alors décidé de tester, malgré une idée préconçue, qui s’est révélée parfaitement erronée, qu’il serait plus logique de le faire avec un partenaire de jeu, une personne ayant déjà accès à mon corps.

La première fois que tes cordes m’ont enserrée, tu as tressé un cocon. Elles matérialisaient une armure et je pouvais dès lors abandonner la mienne. Elles créaient un filtre entre mon corps et le regard extérieur. Mon corps n’est plus un corps mais une argile entre tes cordes, il n’existe plus en tant que corps, il ne peut plus être objet de prédation extérieure. Je suis en sécurité vis-à-vis des autres, car il y a toi et tes cordes entre eux et moi. J’ai ressenti, et je ressens encore à chaque fois, un relâchement musculaire rare.
En choisissant de te confier mon corps en tant qu’argile à modeler à ta guise, je me l’approprie enfin totalement : je ne peux confier que ce qui m’appartient. Mais puisque je laisse à un autre la charge de sculpter ce corps, la litanie peut cesser. Je perds la responsabilité de ce que projette mon corps, le cahier des charges n’a plus de raison d’être. Le silence enfin. Et un effet presque méditatif des cordes, un envol. La réalité s’estompe dans ce merveilleux silence. Le relâchement est mental autant que physique.

De séance en séance, tes cordes sont devenues plus exigeantes physiquement, et j’adore les challenges physiques. J’aime la satisfaction d’atteindre mon objectif en surmontant une certaine douleur, c’est indissociable du travail de sculpture de mon corps. La douleur n’est pas un but en soi, mais un moyen, un prix à payer. J’ai appris à m’abandonner à cette douleur, à vouloir la fusion des cordes et de la peau, à laisser entrer les cordes dans la chair aussi loin que possible en me relâchant totalement, en m’abandonnant totalement aux cordes. La douleur alors s’estompe.

La surprise fut de découvrir le plaisir de surmonter cette douleur non pour moi mais pour un autre, alors que je pensais que cela ne pouvait exister que dans le cadre d’une relation affective forte. Mais puisque je choisis d’être pantin entre tes cordes, je me dois d’être le pantin le plus docile possible, c’est mon instinct, ma nature. Je pars donc du principe que si tu mets en place une corde, c’est que je suis en mesure de la supporter, qu’il existe un moyen d’attendre que tu la déplaces, l’allèges ou la supprimes.

Plus tu exiges par tes cordes, plus je m’y abandonne, elles deviennent mon seul horizon. Plus je m’abandonne aux cordes, plus je te fais confiance, le « Je » disparaissant totalement. « Je » deviens un pantin soumis à tes fantaisies. Quelles qu’elles soient. Chaque corde, chaque fantaisie est acceptée sans condition. Chacune de ces cordes, chacune de ces fantaisies me libère un peu plus, aiguise un peu plus ma perception de l’instant, comme une conscience accrue. Je m’envole toujours mais au lieu de m’éloigner de l’a réalité, j’y suis plus que jamais. Un zoom qui accentue chaque détail. Un envol les yeux grand ouverts.

Et je finis par me surprendre à non plus te faire confiance mais à avoir confiance en toi. Comme si être ton pantin rendait impossible d’être ta proie. Comme si plus je te confiais de pouvoir sur moi moins tu risquais d’en abuser. Au point d’accepter sans l’ombre d’un doute ou l’amorce d’une question de se rapprocher de la crête, de prendre plus de risques physiques, en toute connaissance de cause. Au point de ne se rendre compte de cet accord que bien après tant il semblait évident. Et de me sentir parfaitement libre par le renoncement même à cette liberté. De me sentir enfin moi-même quand je n’ai plus aucun contrôle, quand je renonce à tout instinct de protection.

Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on TumblrPrint this pageEmail this to someone