Il y a 7 ans je rencontre celle qui bouleversera tout, un bel humain, une belle femme, qui partage ma vie depuis. Elle me reconnecte à l’humain enfoui en moi, à un toucher perdu en route. J’apprends grâce à elle à écouter, à m’écouter, à donner, à recevoir. Suite assez naturelle à cette mutation, je plonge, il y a un an,  la tête la première dans l’univers du massage. Renato sera mon premier professeur, une source d’inspiration ; il est un bel humain et un professionnel à l’expérience riche. Grâce à lui, grâce à elle, je pratique et partage, depuis, cet art corporel avec plaisir et envie.

Elle ne suit pas les mêmes cours que moi mais nous partageons souvent les réflexions et retours d’expérience issus de nos échanges, que notre rôle soit celui de donneur ou receveur, que ces échanges soient réalisés avec d’autres ou ensemble.
Hier soir j’étais au cours de Nicolas, un autre bel humain, son professeur à elle.
A ce cours, j’étais celui qui donne, une habituée du cours de Nicolas, celle qui reçoit. Je l’ai déjà croisée, elle a un corps menu, un corps de danseuse. Je réfléchis, je n’ai eu qu’à une seule occasion un corps comme le sien sous mes mains : il avait peu de matière corporelle mais un joli contact humain dans mon souvenir. Le travail démarre et elle est face à moi : prise de contact, regard, toucher. Que m’inspire-t-elle ? Où est-ce je veux aller spontanément ? Où va-t-elle m’amener ? Où irons nous à deux ? Je l’observe, l’écoute, les sens et l’esprit en éveil. La prise de contact avec l’autre n’est jamais anodine, c’est celle-là qui me fera ressentir l’énergie, la dynamique, l’émotion qui anime l’autre et ce que l’on pourrait échanger. Entre mes mains, je la ressens paisible, équilibrée, souriante aussi, malgré un visage impassible. Elle m’a indiqué être fatiguée aussi et je me dis qu’elle a besoin d’être enveloppée, en douceur.

Je repense à Emily qui, il y a quelques mois, avait animé un atelier de massage sur le corps-paysage. Mais là, sur celui que j’ai sous mes mains, je ne vois pas de route déjà tracée et pavée. Il me faut la découvrir une première fois, elle et son corps, me laisser porter par la connexion, par ses réactions à mes gestes, par l’envie ou l’inspiration du moment. Je commence par répéter les mouvements de base proposés par Nicolas. Je les répète trois fois, en écho à une croyance orientale qui veut que la 1ère fois le corps qui reçoit découvre l’action, la 2ème fois l’analyse, et, lors du 3ème passage assimile ses bienfaits. Mais, parfois, sur un des 2 premiers passages, son corps se crispe, le chemin n’est pas naturel, il y a une tension, une gêne, un inconfort. Je me focalise donc sur mon intention de lui faire du bien, sur mon écoute, sur ma lecture de son corps pour ajuster, ensemble, ce chemin que j’ai choisi. Je lis mieux que j’écoute, car mon toucher est moins aiguisé que ma vue, alors je l’observe. Son corps guide de mieux en mieux mes gestes et s’installe alors un dialogue délicieux au travers de chemins, de répétitions, de variations qu’elle me propose ou que je choisis d’explorer.

Mobilisations, respirations, étirements, pressions et changements de rythmes forment notre langage, il est plein de nuances. Elle me raconte ses paysages autant que je l’interroge ; c’est parfois doux et lent, d’autres fois plus intense et riche, car la matière est là. Son corps, ses envies, son esprit, ses besoins, font qu’ici, spécifiquement sur ce point, sur cette zone, je m’attarde. Le dialogue, la danse, l’échange est fluide. La technique n’importe pas, n’importe plus. Les gestes de bases sont simples. Ils sont des outils et non des contraintes. La place est pleinement accordé à la créativité, à l’écoute, au lien entre deux personnes. Le protocole n’est ici ni minuté ni codifié. L’imprécision n’est pas punie. Il s’agit de se laisser porter, débrancher le cerveau, oublier la technique pour laisser place au naturel. Tant pour le donneur que le receveur, car chacun a son rôle dans cette danse improvisée. Je ne suis pas un robot ou un singe qui mime les gestes de l’enseignant à l’identique. Elle, elle n’est pas un morceau de viande, “une paupiette” comme elle dit avec le sourire. Nous sommes au contraire deux humains connectés l’un à l’autre, composant notre propre partition. Renato, Nicolas, même philosophie, celle du lien, de l’écoute, de l’échange, du lâcher prise nécessaire, tant de la part du donneur que du receveur.

Mais Nicolas rompt plusieurs fois le dialogue qui s’installe entre les élèves. Il casse l’élan, met fin à la balade et l’exploration du corps. Car si la pratique est reine, l’enseignement doit aussi reprendre son cours. Les élèves ont alors quelques minutes pour clôturer l’exercice avant de découvrir une autre proposition, une nouvelle porte à ouvrir. Ensuite la danse peut reprendre à nouveau, avec ses premiers touchers, passages ici, là…  Puis je suis la proposition de Nicolas de travailler sur cette nouvelle zone, sans oublier la posture. Se tenir droit, respirer, moi, mais elle aussi. Je l’invite à respirer, par les gestes, la voix, l’accompagne, amplifie son expiration en comprimant l’une des 3 zones de travail, et laisse ensuite de la place à son inspiration. Car il est nécessaire parfois de faire prendre conscience à l’autre de ce mécanisme semi-automatique et l’inviter à cette pause. La voilà donc en train de laisser l’oxygène la remplir, laisser son corps s’ouvrir, avant de poursuivre la danse. Danse dans laquelle je revois Renato, la fluidité de ses déplacements, initiés depuis son hara, et imprimés par son centre à ses jambes et ses bras. Je retrouve cette fluidité de mouvement chez Nicolas et m’en inspire au mieux. Je la regarde encore et vois maintenant des paysages, des chemins qui connectent l’ensemble de son corps.

Même si le cours du jour est focalisé sur le haut du corps, un contact, un éveil, un travail de pression et d’étirement des jambes me semble indispensable. Je m’incline, pivote, fait glisser un pied, l’autre aussi, l’ensemble de mon corps suit, assez naturellement. Je tourne ainsi autour d’elle, profite de ce nouveau point de vue, distingue clairement les points sur lesquels je vais travailler, celui-là, ici aussi. Je l’observe, admire la paix qui se dégage de son visage et ressens en elle une douce chaleur. Elle se laisse porter et je me sens presque l’âme d’un thaïlandais pratiquant un Nuad Bo Rarn. Je suis là à étirer, comprimer cuisses et mollets, fessiers et adducteurs. Puis, je marque plus longuement les pressions sur chaque point, sur chaque zone, je laisse s’installer des pauses et espace les mouvements que j’imprime à son corps. Il faut cela pour la laisser, elle et son corps, assimiler et ressentir une position. Je m’applique aussi à la garder immobile, avec le contact, la présence et l’intention toujours là, entièrement là. Enfin, avant de la laisser revenir à elle, il ne me reste plus qu’à lui offrir une dernière série de torsion et étirements, quelques mouvements doux et une harmonisation d’ensemble. Je m’arrête, recule et attends. Je la remercie, sincèrement, de sa confiance, de m’avoir laissé travailler avec elle au travers de son corps, de m’avoir laisser expérimenter gestes et intentions, envies et intuitions durant ce cours.

Dernières minutes et échanges, le cours touche à sa fin et chacun partage son expérience, son ressenti. Dans mon esprit je balaye la trentaine de proches qui ont confié, depuis plus d’un an, leur corps à mes mains : je revois les énergies, les émotions. Je repense aussi à cette absence de connexion, rencontrée une ou deux fois, qui transforme le massage en moment vide de sens, vide de goût. Je revois l’unique fois où j’ai massé Nicolas et où son épaule gauche m’appelait, m’invitait à m’occuper d’elle, je revois le rayonnement de Nelly quand je la touche et ces mille chemins qu’elle offre à parcourir, je revois les larmes chez certains, certaines, dont le corps et l’esprit se relâchent et libèrent les émotions à fleur de peau ou profondément enfouies. J’ouvre les yeux et regarde cette humaine, ce corps avec qui j’ai passé ce cours et je me dis qu’elle figure clairement dans les plus beaux échanges que j’ai eu, elle et son sourire intérieur.

Ce n’était pas un cours de massage, mais de Kinbaku. La différence ? Aucune, si ce n’est que c’est ici une corde qui m’a relié à celle avec qui j’ai échangé.

Dragon.

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Crédit photo Amaury Grisel