Le bondage, pratique consistant a? attacher son partenaire, a longtemps e?te? cantonne? dans l’univers sado-maso. Mais il gagne aujourd’hui un plus large public, au point d’e?tre enseigne? dans des e?coles re?cemment ouvertes a? Paris. Nous n’avons pas he?site? a? payer de notre corps pour vous informer.

Si vous vous attendez a? du hot, remballez vos fantasmes. D’abord, le lieu ne paie pas de mine, genre salle polyvalente de maison de quartier. Le dressing code est assorti: short et tee-shirt a minima. Cela pourrait ressembler a? un cours de yoga ou de gymnastique douce. A? la diffe?rence qu’on est la? pour apprendre a? s’attacher. Une trentaine de personnes, 30 a? 40 ans de moyenne d’a?ge. Autant d’hommes que de femmes. Certains ont l’air en couple, d’autres non. Pas de profil type. Il y a bien deux mecs dont on se dit qu’ils ne de?pareilleraient pas dans le quartier gay du Marais, tout proche, et deux filles dont les tatouages et l’e?vidente complicite? feraient tache dans une manif anti-mariage pour tous. Mais a? part ça, ni cuir, ni latex, ni piercings ostentatoires, pas plus de signes distinctifs que dans un cours de yoga, on vous dit.

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Le mai?tre de ce?re?monie est Nicolas Yoroi?(1). Il s’est forme? au bondage au Japon, et il en vit depuis, entre shows, cours et se?ances prive?es. Sa me?thode a? lui, baptise?e Shibari, privile?gie les sensations pluto?t que la technique: «Je la de?finis comme l’art d’attacher une personne de façon esthe?tique. L’inte?ressant n’est pas le re?sultat, mais le processus pour y arriver. C’est la fac?on de faire bouger le partenaire et d’installer un rythme pour le faire chavirer e?motionnellement.»

Pour commencer, de?monstration. Tango techno en fond musical. Dans un cercle de bougies, assise sur une chaise, la «mode?le» en robe noire. Aux cordes, Nicolas. Il enserre un mollet, plie un genou, passe la corde derrie?re la te?te, acce?le?re, ralentit, fro?le le visage de sa partenaire, pose la main sur son ventre, la pe?ne?tre du regard. On imagine l’odeur de la corde, et le chuin- tement de son glissement sur la peau. La fille bascule la te?te en arrie?re, fre?mit, soupire, se rela?che ou se raidit, avant de finir joliment encorde?e. Pas de doute, on peut appeler c?a faire l’amour.

L’AMOUR EST DANS LE NŒUD
1135-15-Luz-LigotageTonio5Pour Luz et moi, il sera difficile de s’aligner, malgre? l’affection que nous nous portons. C’est Raymond, l’assistant du mai?tre, qui nous guide. Contrairement a? ce que nous pensions, la technique n’a rien de complique?. Seuls deux impe?ratifs : un premier nœud sur les poignets, deux tours pour re?duire la pression, et ne pas nouer l’autre extre?mite?, mais l’entortiller pour se libe?rer facilement au besoin (sinon, en cas d’incendie, on serait cons…). Pour le reste, quartier libre. «Amusez- vous», lance Nicolas. Oui, mais comment? Je ne sais pas quoi faire de cette corde. Raymond nous explique qu’«il faut ressentir l’autre. Sinon, on pourrait aussi bien attacher un homme qu’une femme ou un tronc d’arbre». J’essaie de me concentrer sur la respiration de Luz et la chaleur de sa peau, tout en lui ramenant les bras dans le dos, avant d’entortiller les cordes sur son ventre. A? co?te?, les autres sont nettement plus a? l’aise. Ils enlacent langoureusement leur partenaire en lui effleurant le visage, s’allongent au sol dans un lit de cordes, ou se lancent dans de subtiles acrobaties… J’ai beau faire, je n’ai pas l’impression de de?clencher d’e?motions chez Luz, qui finira saucissonne? dans un magma de nœuds aussi disgracieux que douloureux. Ce que j’en retire, c’est qu’attacher est comme faire l’amour: simple en the?orie, mais rarement re?ussi la premie?re fois.

Maintenant, Luz aux cordes. Que vais-je ressentir? Eh bien oui, j’avoue, comment dire, il y a quelque chose de l’ordre de l’abandon. Rien de sexuel, non (quoique, en insistant, un de?but d’e?rection ne serait peut-e?tre pas impossible), mais un plaisir ludique e?voquant de vagues e?motions enfantines. Ce qui rejoint d’ailleurs les souvenirs de notre coach Raymond: «La premie?re fois que j’ai ressenti le plaisir des cordes, c’e?tait en jouant aux cow-boys et aux Indiens.» En fait, il y a une expression cle?: «la?cher prise».

1135-15-Luz-LigotageTonioOn est loin de la vulgate porno ou? les femmes ligote?es ne sont qu’objets sexuels soumis et humilie?s. A? l’origine, le bondage n’est d’ailleurs pas sexuel. Il s’inscrit totalement dans la culture japonaise, sur les plans esthe?tique et philosophique. Regardez les origamis, les bonsai?s, les bandages kimono, les tableaux miniatures… Tout ce qui est enserre?, ligote?, confine?, les Japonais aiment c?a. Le bondage vient de la?. Et me?me s’il est aujourd’hui, de par le monde, re?investi de multiples fac?ons, il n’est pas force?ment associe? a? des pratiques sexuelles. Certains s’attachent pour baiser, mais beaucoup se contentent d’un plaisir ce?re?bral et conside?rent, comme Nicolas, que «le bondage est une activite? a? part entie?re qui se suffit a? elle-me?me».

ATTACHE?S, ATTACHEURS, MÊME COMBAT

Il y a tout de me?me un aspect du bondage sur lequel on peut s’interroger: n’est-il pas l’expression d’une domination de la femme? Aussi bien dans les mangas que dans les films pornos ou les photos artistiques d’un Akari, ce sont essentiellement des femmes qui sont ligote?es. Nicolas l’admet, tout en pre?cisant que ces repre?sentations ne refle?tent pas la pratique du bondage, «ou? les hommes se font autant attacher que les femmes».De fait, dans la se?ance d’aujourd’hui, la parite? est respecte?e entre attache?s et attacheurs. On s’attache autant entre homme et homme, femme et femme, ou homme et femme. Puis l’on inverse les rôles. Et l’on change de partenaire comme dans un bal ou? les danseurs enchai?nent, sans la moindre ambigui?te?, des rocks sensuels avec d’autres cavaliers ou cavalie?res que leur partenaire attitre?. D’une certaine fac?on, il y a moins de domination masculine dans ces ligotages que dans le sce?nario classique de l’homme invitant une femme au resto pour la se?duire. Autre cliche? a? revoir: le bondage ne se limite pas a? un simple jeu e?rotique. Au sein d’une relation amoureuse, il peut me?me acce?der, selon Raymond, au rang de symbole, car «la corde est une fac?on de concre?tiser le lien dans un couple».

Il y a sûrement autant de motivations intimes que d’adeptes du bondage. Des adeptes de plus en plus nombreux: au moins trois e?coles re?cemment ouvertes, rien qu’a? Paris. A? une e?poque ou? il est de bon ton d’e?riger en valeurs supre?mes des notions telles que «inde?pendance», «e?mancipation» ou «e?galite? sexuelle», il est pluto?t e?tonnant de voir des gens sains d’esprit trouver le bonheur en s’attachant. Cela dit, sains d’esprit, ils ne le sont pas force?ment pour les psychiatres. Le manuel des troubles mentaux, le fameux DSM, range en effet le bondage dans les perversions au me?me titre que le fe?tichisme, le sadisme ou le masochisme. Quand on sait que ce re?pertoire conside?rait l’homosexualite? comme une maladie mentale jusqu’en 1973, c’est bien la preuve que les professionnels de la sante? mentale ont un train de retard sur les mœurs.

A? la fin de la se?ance, regardant ces gens s’e?loigner dans la nuit, je me dis qu’ils prouvent une chose essentielle : a? chacun sa fac?on de jouir, et, de?s lors qu’elle ne cause aucun tort a? autrui, il n’appartient a? personne, ni magistrat ni me?de- cin, de pre?tendre la normaliser au nom de quel- que principe que ce soit.

1. Son site : yoroishibari.net/

Antonio Fischetti, article paru dans Charlie Hebdo n°1135 du 19 février 2014
Publication Originalle : http://www.charliehebdo.fr/news/bondage-1146.html