Photo par Chantal Boyer / Post Prod Yoroï Nicolas

Par Raphaëlle.

Le silence.

Je crois que tout a commencé par le silence des gens présents. C’est rare, dans les spectacles, que les spectateurs se taisent avant que les acteurs apparaissent. Mais ce public-là attendait vraiment, et tout s’est passé comme si Nicolas voulait nous faire croire que notre silence l’avait obligé à apparaitre. Ou peut-être que c’est bien la tension de notre attente qui l’a fait venir.

Sa silhouette majestueuse et concentrée s’est détachée lentement du mur blanc. Son regard était tourné vers l’intérieur, comme si nous n’existions pas. Comme si tout entier il se concentrait sur ce fil qui le reliait à elle.

Elle, de l’autre côté du fil, se laisse mener, droite et fière. La robe, le noeud autour du cou, le maquillage blafard et son allure fantômatique, et le thème est lancé : nous allons à la rencontre des Yurei, entre deux mondes, là où tout est grinçant.
Il n’y a rien qui tremble chez elle et si son regard s’attarde un peu sur nous, c’est comme si elle ne nous voyait pas vraiment. Elle est déjà ailleurs, avec lui.

La mise en place est lente, mais les gestes sont rapides, amples. La tension est presque palpable, sensible : à quoi allons nous assister cette fois ? Qu’est-ce qui se passe dans la tête de ce géant blond ?
Le public a tout le temps de regarder. Regarder la facilité avec laquelle les noeuds se font autour de son corps à elle, comment la lumière met en valeur ses formes et la transparence de la robe, et on attend de voir son visage sortir de l’ombre avec envie et appréhension.

Il la hisse et la lumière joue avec elle, sur elle. Et il la fait jouer, l’expose, un peu, mais déjà tellement, à nos yeux avides.

Et la danse commence.

Sans un bruit d’abord, puis quelques souffles étouffés laissent deviner la douleur dans laquelle il inscrit son corps.

Et d’un coup, son rire à elle. Puissant, macabre, délirant, époustouflant. Sublime.

Il la fait tourner sur cet axe instable et elle déplie ses jambes avec grâce pendant que la lumière joue avec la texture de sa peau, révèle son maquillage et ses tatouages. Une jambe, puis l’autre, la métamorphose du corps est puissante et belle.
Il s’approche, s’éloigne, la regarde et cherche ses yeux à elle, ne lâche pas la corde puis la lâche soudain.

Et quand ces deux-là se regardent, nous on se sent tout petit.

Après, j’en garde beaucoup pour moi et j’en livre quelques bouts ici.

Par exemple, je suis bien incapable d’expliquer comment elle s’est retrouvé la tête en bas, mais j’ai encore son souffle qui s’interromp quand il a lâché la corde dans les oreilles. Suspendue par les jambes, la douleur qui l’envahissait je la sentais presque dans mon corps.
Il a détaché sa poitrine, jusqu’à ce qu’il ne reste que la corde autour des poignets et elle s’est détachée, redressée, puissante. Son corps tendu ressemblait à celui d’un condamné qui croit, l’espace d’un instant, pouvoir échapper à son bourreau, et réalise trop tard que ses chaînes n’ont pas été complètement brisées.
Et dans cette tension elle a pris appui sur le plafond pour se balancer, comme pour se détendre, comme dans un geste enfantin, comme dans une provocation, aussi.
Dans ses yeux à lui, le piège s’est refermé, plus serré encore.

A un moment, il lui a pris les cheveux, avec quelque chose qui ressemblait à de la tendresse, et il a placé sa corde dedans, avant de l’attacher dans son dos, dans une extension qui ne pouvait qu’être douloureuse. Elle a dit non, plusieurs fois. Entre la panique et la supplique, ce petit son s’échappait d’elle et le public retenait son souffle : ouf, il l’a détachée. Mais c’est mal le connaître, et le répit accordé à la belle a été court… il s’attaque aussi à ses pieds, à sa taille, à ses seins…
Il se transforme en fauve qui lacère avec des cordes. La morsure n’en est visiblement pas moins douloureuse, et nous somme fascinés, comme suspendus avec elle.

Il a aussi déchiré sa robe et l’a laissée exposée comme ça, pendue par les cheveux et la mâchoire, superbe et abandonnée, hissée sur la pointe des pieds pour tenter de contrôler sa douleur, avant de continuer son jeu, ses jeux.

Pour finir, il l’a laissée presque nue, fragile et impressionnante à la fois, seule au milieu de tout, au milieu de nous, au sol.
Et il est allé couper la musique, tranquillement, avant de s’assoir à côté d’elle et de ranger ses cordes en savourant le spectacle de sa douleur offerte en spectacle. En silence.

En fait c’est ça, pour moi, une performance : une petite fenêtre ouverte sur une forme d’intimité. Et il y a de la puissance et de la beauté dans celle que ces deux-là nous ont fait partager, un peu.